Le but de l'Emsav, depuis plus d'un siècle d'évolution est de transformer la province française "Bretagne" en "Breizh". Breizh doit être un État philosophique renaissant, en néobreton. Il doit remplacer l’État français économique, matérialiste et décadent. Nous devons évidemment définir ce qu’est un État philosophique ou « druidique ».
La philosophie, ou le « druidisme » est une démarche de l’esprit humain qui a tenté de répondre autrement que par la superstition, le fanatisme et le dogmatisme religieux ou politique aux interrogations des mystères de l’existence : que sont la vie et la mort ? Qu’est-ce que la nature ? Existe-t-il un destin, un ordre du monde, des dimensions invisibles ?
Entouré par un monde incompréhensible, l’homme a toujours tenté de lui trouver un sens et de posséder des explications. La démarche philosophique, née à l’orée de la Grèce antique, était aussi présente chez les Égyptiens et les Celtes en Europe du nord.
Les Druides n’étaient ni plus ni moins que des philosophes, comme le prouve l‘étymologie du mot druide lui-même, qui veut dire « philosophe » en celtique ancien (« true-wides » = vrai savant). La philosophie ou « druidisme… » s’est d’abord appuyée sur l’intelligence raisonnable (le logos des Grecs), mais sans négliger les intuitions ni mépriser les croyances. Elle fut à l’origine de la démarche scientifique. Elle a fondé toute véritable connaissance, en introduisant ces notions fondamentales que sont le recul, l’observation et la réflexion. Elle a permis de libérer (de commencer à libérer) l’homme de la foi aveugle, du fanatisme, de l’étroitesse d’esprit, des préjugés de toute nature.
À l’inverse des dogmes qui ont réponse à tout, la philosophie n’est pas un aboutissement facile mais un commencement difficile. Elle n’apporte aucune solution définitive, aucune réponse absolue et confortable. Elle est incitation à penser, à découvrir, à résoudre, à chercher, à comprendre. Elle est surtout, quelles que soient les écoles, une incitation à sortir le cerveau humain des pesanteurs, comme l’expliquait Simone Veil dans La Pesanteur et la Grâce : pesanteurs des habitudes, des traditions ou des enracinements figés, pesanteur des imitations, des répétitions, des vulgates et des fausses fidélités.
Contre ces pesanteurs, la démarche philosophique prône la recherche créatrice : et, par là, il est naturel et sain que les écoles philosophiques s’opposent, comme autant de branches différentes du flux de la pensée vivante ! La philosophie enseigne à l’homme à investir dans le moyen et le long terme et non pas à réagir dans l’urgence et à garder le nez focalisé sur l’immédiat.
Mais face à l’urgence, précisément, elle prépare aussi à la sérénité et à la bonne décision, qui ne peut être précipité mais réfléchi. Elle conduit à se délivrer de la fatalité, à ne pas croire que “tout est écrit ”. Contre cette fatalité, elle parle du destin et du devenir, mouvants, sinueux, toujours ouverts. C’est pourquoi la philosophie est toujours une école de la volonté et de la maîtrise de soi.
Accepter le monde et la nature (physique et humaine) telles qu’ils sont, avec réalisme, n’empêche pas le philosophe de vouloir et d’agir. « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force ni sa faiblesse » disait Socrate. La philosophie est une voie de libération non seulement contre les préjugés et les dogmes, mais aussi contre ses propres pesanteurs intérieures. En ce sens, le cheminement philosophique est à la fois renoncement à l’impossible (à l’utopie, aux délires oniriques, aux croyances absurdes) et acceptation du possible.
C’est pour cela, nous le verrons plus loin, qu’elle est sagesse. La philosophie, le druidisme, c’est donc une voie, une voie entre les choses, un cheminement à la fois prudent et audacieux entre le blanc et le noir, comme dans le drapeau breton… Elle navigue entre le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres. Le vrai philosophe, le vrai druide, sait bien qu’après le crépuscule surgi toujours l’aube, que les cycles succèdent aux cycles comme, sur l’océan, les accalmies aux tempêtes.
La philosophie devine que le monde est fondamentalement mystère, qu’elle-même est guidée par une mystérieuse pulsion intérieure et que jamais l’esprit humain ne pourra percer le ou les secrets de l’univers. Ce sont au contraire les pensées obscurantistes et anti-philosophiques qui prétendent avoir tout compris, avec paresse intellectuelle et qui donnent à tout des explications aussi définitives que fausses et inopérantes. Elles sont les racines du dogmatisme totalitaire.
Dans un univers fondamentalement hostile et peut-être indifférent, la philosophie est aussi un remède contre le désespoir et la peur, car elle apprend à l’homme qu’il peut posséder une certaine maîtrise (intérieure et extérieure) de son destin, et qu’il peut infléchir le réel. Le druidisme confère à celui qui suit son enseignement une liberté de jugement et d’action, donc une autonomie, un pouvoir de décision et surtout de création.
Le druidisme vise à rendre l’esprit humain semblable à la nature qui l’entoure : non pas figée et sclérosée mais, selon l’expression de Bergson, « mouvante », c’est-à-dire en perpétuel état de dynamique et d’innovation. La philosophie est une aventure spirituelle et, comme l’écrivait Heidegger, peut-être « le sentier le plus risqué ». 1. LA PHILOSOPHIE, AMOUR DE LA SAGESSE. Au IVe siècle avant notre ère, quelqu’un fit remarquer au grand mathématicien grec Pythagore : « Vous êtes un sage ». Il répondit alors : « Non, je ne suis pas un sage, je suis seulement à la recherche de la sagesse. Je suis un ami de la sagesse. J’aime la sagesse.».
Ainsi naquit terme grec philosophie, “amour de la sagesse”. Le mot grec sophia (sapientia dans sa traduction latine) ne signifie pas seulement sagesse au sens français actuel. Son champ sémantique est plus large. Il renvoie aussi à la connaissance et à la recherche de la vérité (surtout pas de la Vérité avec une majuscule !), c’est-à-dire à l’acquisition d’un savoir embrassant toutes les disciplines et donnant à celui qui le possède une intuition du monde mais aussi une force intérieure.
Pythagore exprime l’idée que le concept de “philosophie ” est d’abord une recherche, une initiation, c’est-à-dire une dynamique. D’où la modestie du philosophe qui ne peut jamais être satisfait béatement de lui-même, comme le sont tous les cuistres, les faux savants et les bonimenteurs. La philosophie est comme la flèche de Zénon d’Élée, tension, tendance permanente vers un but qui se dérobera peut-être toujours et ne sera jamais le but définitif.
C’est pourquoi Platon expliquera lui aussi plus tard que le philosophe est en tension permanente à la recherche de la sagesse, mais qu’il ne la possède pas. Simplement, il la poursuit par tous les moyens, dans toutes les disciplines. Ce qui fait de la philosophie une œuvre incessante de curiosité, avec ses corollaires : le doute, l’enthousiasme, l’ouverture d’esprit. Le véritable philosophe, quel que soit son âge, est juvénile, c’est-à-dire ouvert au monde.
Il questionne, il analyse les réponses, il peut modifier sa position sans jamais varier de son axe (comme un bon marin, il tire des bords), il n’est jamais arrivé au bout de sa quête. Et, même après sa mort, il demande à ses disciples – comme le fit Nietzsche – de continuer sa route sans le rabâcher servilement. Cette sagesse, idéal et quête du philosophe, ne peuvent évidemment se passer de l’expérience, de la pratique, de l’observation.
C’est pourquoi d’ailleurs, il n’y aurait jamais pu y avoir de science sans philosophie préexistante, puisque la philosophie repose sur l’acceptation absolue des lois de la nature et le refus de construire abstraitement des “arrière-mondes” fruits de délires intellectuels. Cela explique qu’en Occident comme en Orient, la philosophie a toujours été combattue par les systèmes dogmatiques des religions révélées. Parce qu’elle enseignait des vertus, des savoirs, un art de vivre (et de mourir) qui appartenaient à la liberté de pensée, c’est-à-dire à la partie supérieure du cerveau humain. Les philosophes antiques ont toujours perçu la nature comme une intelligence à l’œuvre, avec ses beautés comme avec ses dangers.
Ils se sont intéressés aux lois qui la régissent, essayant de les comprendre. Et surtout, ils ont pensé l’homme comme partie intégrante de la nature (phusis en grec), c’est-à-dire que les lois de la nature ont leur propre reflet dans la nature humaine elle-même. On mesure là la césure absolue avec les grandes religions dogmatiques révélées qui pensent la nature comme séparée de l’homme.
Chez ces dernières, Dieu a, certes créé la nature, mais comme une sorte de jardin exploitable au service de l’homme, seul être créé à l’image de Dieu. La nature n’est pas alors porteuse de sacré mais demeure un objet neutre. Et surtout l’homme est considéré comme une créature surnaturelle. Les philosophie antiques, au contraire, ne plaçaient pas l’homme au sommet de la nature et ne l’envisageaient pas comme son maître, ce que toutes les sciences actuelles de la vie confirment.
Pour les philosophes, l’homme devait observer la nature pour apprendre d’elle. Ils n’imaginaient pas une seconde une sorte de super-divinité unique, pancréatrice et surplombante. Le divin était dans la nature, était la nature même. L’homme procédait d’elle, et non pas d’un démiurge omnipotent d’essance métaphysique, c’est—à-dire, étymologiquement “ à côté et au dessus de la nature”.
C’est pourquoi, à la différence des théologies judéo-chrétiennes ou musulmanes, les philosophies européenne, indienne ou égyptienne ne consacraient pas leur intelligence à essayer de disserter sur l’essence et les attributs d’un Dieu problématique. Mais elles s’efforçaient plutôt, bien plus modestement et efficacement, de comprendre les mécanismes de la nature, qu’elle soit intérieure ou extérieure à l’homme.
En Inde par exemple, la sagesse désigne la voie qui conduit à la libération en apprenant à connaître et à décrypter les choses telles qu’elles sont et non pas telles qu’on aimerait bien qu’elles soient. L’expérience spirituelle est inséparable de la connaissance intellectuelle, qui délivre de l’ignorance et de l’illusion. Au contraire, les théories fumeuses et imaginaires des grandes théologies monothéistes non seulement ne permettent pas la connaissance de soi et l’élévation spirituelle, mais aboutissent à une méconnaissance du monde et donc à des suites indéfinies de conflits. La sagesse indienne entraîne une conduite personnelle, progressive et ascendante, qui ne livre ses lumières qu’au terme d’une pratique quotidienne.
En Égypte ancienne comme en Mésopotamie, la sagesse ou les sagesses désignent des recueils d’enseignement, d’un père à son fils ou d’un maître à son disciple, très concrètes, sur la manière de mener sa vie et d’y réussir, sur les rapports entre les hommes et leur “psychologie”, sur le malheur et le bonheur, etc. Ici encore, la philosophie est pratique et concrète, là où toutes les métaphysiques et les théologies sont abstraites – du verbe latin abstrahere, qui signifie “ se traîner de force hors de…”, en l’occurrence hors du réel.
La philosophie, en tant qu’ “amour de la sagesse ”, signifie donc une élévation, une aspiration de l’esprit à s’élancer vers le haut, vers la connaissance et la sérénité. Et l’ont ne peut atteindre les sphères supérieures qu’en partant du socle solide, concret, réel, matériel de la vie elle-même. Le philosophe est un disciple d’Eros, le dieu grec de l’amour. Eros n’est pas du tout l’amour au sens chrétien du terme, dont la signification est plutôt passive et, disons-le, soumise, fataliste et larmoyante, mais l’amour au sens grec.
L’Eros grec doit en effet se comprendre comme une force agissante, une énergie vitale, qui n’a rien de contemplatif et qui est fondé autant sur la volonté que sur le désir – et qui peut être aussi bien sexuel qu’intellectuel. Il serait tout à faux, comme on le fait aujourd’hui par une sorte de contresens et de dévoiement (voir le mot “érotisme”) de réduire Eros à une dimension libidinale.
En grec d’ailleurs, trois mots coexistent : l’agapè, qui signifie ce qu’on appelle aujourd’hui l’érotisme, l’appétence sexuelle (et qui a donné le mot “agapes”) ; la philia, qui peut se traduire par amitié, attirance ou amour ; et l’éros, qui est la partie intense et puissante de la philia, qu’elle soit sexuelle, intellectuelle ou spirituelle. Il faut d’ailleurs mettre Eros en relation constante avec deux autres divinités hélléniques associées, Dionysos, le dieu vitaliste (signe de Terre) et Apollon, le dieu solaire (signe de Feu).
C’est en ce sens qu’il faut comprendre les paroles de Socrate dans Le Banquet de Platon , 212-b : « Je proclame que tout homme doit honorer Eros, que je l’honore moi-même et m’adonne particulièrement à son culte ». Dans ce dialogue, Socrate raconte que la prêtresse Diotime lui révéla un jour la véritable identité d’Eros. Elle lui expliqua qu’il n’était pas un dieu mais un demi-dieu, un intermédiaire entre les hommes et les immortels.
Fils de Poros, dieu de la richesse, et de Pénia, déesse de la « pénurie », de la pauvreté, il n’est ni parfait comme un dieu, ni imparfait comme un mortel, mais se situe dans l’entre-deux. Entre l’indigence et l’abondance, entre `le manque et la satiété, entre l’ignorance et le savoir, entre les hommes et les dieux. Comme sa mère, l’amour est toujours pauvre, sans logis. Mais comme son père, il est toujours à la recherche de ce qui est beau (kalos) et bon (agathos), la bonté ne devant surtout pas s’entendre au sens actuel d’apitoiement ou de charité, mais de recherche de la justice et de la droiture ; il est brave, résolu, ardent, amateur de science, habile démiurge, plein de forces et de ressources.
À son image, le philosophe est conscient de son ignorance mais il cherche à en sortir, à s’élever, à se transformer intérieurement, mais aussi, évidemment, à agir au sein du monde et de la Cité – comme le fit Socrate. II LA PHILOSPHIE COMME QUÊTE D’UN PROJET VITALISTE. Si le mot philosophie est d’origine hellénique, donc lié à la civilisation européenne, beaucoup pratiquaient la philosophie sans le savoir, comme M. Jourdain la prose, notamment en Inde et dans l’Extrême-Orient chinois et japonais.
On y rencontre les courants matérialistes et spiritualistes, ontologiques ou dialectiques (philosophie de l’Être ou du Devenir), irénique ou polémique, philanthropique ou cynique, etc. Mais partout, quelles que soient les tendances, on retrouve cette notion fondamentale de quête, c’est-à-dire une volonté de s’approcher des secrets de la Vie..
La démarche philosophique est donc universelle, bien qu’elle utilise une multitude de voies différentes, voire antagonistes. Elle obéit à la contradictio oppositorum, l’opposition des contraires au sein d’une même unité. Ce qui unit tous les philosophes, c’est l’interrogation, la même interrogation sur ce que nous sommes, où nous allons, ce que nous devons faire, sur quels critères généraux agir, sur la nature de l’histoire ou de l’univers, esprit ou matière.
La visée de la philosophie est donc surplombante, elle s’intéresse à toutes les disciplines, elle éclaire de son projecteur tous les champs de la connaissance – les précédant et les suivant – s’en nourrissant. La philosophie ressemble à une série d’étincelles. Ce qui est parfaitement anti-philosophique est donc le dogme, la pensée figée, la conclusion définitive, les catéchismes, les réponses toutes faites.
Ce qui unit toutes les écoles philosophiques, qui souvent se combattent les unes les autres, c’est la démarche. La démarche vitaliste, à la fois humble et orgueilleuse, attentive et ambitieuse, qui vise à la connaissance (nécessairement imparfaite) de la Vie et qui ouvre la voie à la création sans entraves. Dès qu’apparaît la certitude absolue, la démonstration définitive, le repos confortable de l’esprit endormi, et leurs corollaires – superstition, fanatisme, anathèmes, attachement nostalgiques aux doctrines, sectarisme – la philosophie n’est plus présente. Pour définir la démarche philosophique, Platon utilisa deux mots grecs, la doxa et l’épistémè.
La doxa, c’est l’opinion. L’épistémè, c’est le savoir. Du côté de la doxa : l’attachement aux dogmes, la fixité de la pensée, l’impotence du questionnement (apporter une réponse à une mauvaise question plutôt que de poser la bonne question sans posséder la réponse), le refus de se remettre en question, la paresse mentale.
Du côté de l’épistémè : la mobilité de la pensée, l’ouverture au monde, le désir de chercher et de créer (érotisme mental), la quête curieuse et difficile d’une Voie, qui serre au plus près le réel et les forces mouvantes (mais aussi imputrescibles) du cosmos. La doxa est contente d’elle-même, prétentieuse, flemmarde.
L’épistémè est insatisfaite, douloureuse (mais joyeuse), ambitieuse. La doxa est infantile et sénile à la fois, l’épistémè juvénile et sage. Pour Platon, évidemment, c’est l’épistémè qui est au cœur de la démarche philosophique. Parce que, seule, elle permet de sortir à la fois de l’ignorance et de l’inaction. Et de donner lieu à la création.
La voie philosophique est difficile si on la compare à celles des dogmatismes les plus divers. Elle est inconfortable mais gratifiante : comme celle des marins de haute mer par rapport à celle des canotiers sur un étang. Le philosophe ne s’ennuie jamais. III LA FRACTURE CENTRALE DE LA PENSÉE PHILOSOPHIQUE.
C’est donc le détachement, qui constitue un des pôles de la pensée philosophique. Non pas surtout détachement envers la réalité ! Car rien de plus concret que la vraie philosophie. Mais détachement envers les opinions établies, c’est-à-dire décollage, refus des adhésions. Le philosophe Paul Valéry disait : « il n’y a que les éponges qui adhèrent ».
Le philosophe n’est pas un adhérent. Nous parlions plus haut de la diversité et de l’opposition entre les courants philosophiques, tous unis dans la même démarche, dans la même quête. Tous, en Occident comme en Orient, ont été traversés par les antagonismes et les oppositions, depuis plus de vingt siècles. Entre ces courants, les points de passage sont nombreux et les mélanges, comme les ambiguïtés, incessants.
Essayons d’aller là au plus profond des choses, en nous débarrassant de tout critère vulgaire, politique ou autre. Car tout porte sur des questions et non des réponses. Nous avons mentionné plus haut les césures entre les écoles matérialistes et spiritualistes, ontologiques et dialectiques, iréniques ou polémiques, philanthropiques ou cyniques. Nous reparlerons plus loin de ces divergences. Mais la plus importante dichotomie entre les écoles philosophiques concerne une question de fond, c’est-à-dire la nature et la place de l’homme lui-même.
La fracture centrale de la pensée philosophique, qui ne remet absolument pas en cause son unité, sa démarche fondatrice, pourrait être résumée par cette interrogation : humanisme ou surhumanisme ? Cette interrogation est tragique et fondamentale. Pour résumer sans réformer, disons qu’il y a d’un côté la pensée socratique (humaniste) et, de l’autre la pensée nietzschéenne (surhumaniste).
Bien évidemment, ni Socrate, ni Nietzsche ne furent les seuls représentants de ces deux bords de la fracture,ni même leurs initiateurs. Mais nous avons là le spectacle du choc de deux conceptions du monde, autour desquels la plupart des philosophes ont navigué. Ce qui démontre bien la grandeur de la philsosophie. La philosophie humaniste prend l’homme tel qu’il est, avec une certaine douceur, avec réalisme aussi, mais vise d’abord à l’harmonie. Son modèle est apollinien.
La philosophie surhumaniste ne se satisfait pas de la nature humaine et veut aller plus loin. Son modèle est dionysiaque. Cet antagonisme remonte très loin dans le temps : les dieux de l’Olympe contre les Titans, Zeus contre Prométhée. Ce qui est fascinant, c’est que bien des écoles philosophiques furent partagées entre les deux tendances (cas de Descartes, Bergson et de Heidegger) et, par extension, la plupart des courants de pensée.
Les humanistes reprochent aux surhumanistes d’être immoraux, trop matérialistes, orgueilleux, cyniques et dépourvus de sagesse, irrespectueux de la nature humaine. Les surhumanistes déplorent l’angélisme des humanistes, leur manque d’audace, leur trop grand respect d’une idée utopique de l’homme. Mais la plus grande divergence tient à la nature humaine elle-même.
Pour la philosophie humaniste, l’espèce humaine, donc l’Homme est un donné fondamental. Pour la philosophie surhumaniste, l’espèce humaine n’est qu’un point de passage, et un « autre homme » doit advenir. Autre élément : les écoles surhumanistes remettront en cause à partir du XIXe siècle l’idée même d’unité de l’espèce humaine et de similarité des hommes et des peuples, établissant entre eux des hiérarchies.
On trouve néanmoins cette idée inégalitaire, propre au surhumanisme, déjà dans la Politeia d’Aristote. Nous reviendrons plus loin, dans le cours de l’ouvrage, sur ces points fondamentaux. IV. LA PHILOSOPHIE COMME VÉCU, COMME VOIE ET COMME CONCEPTION-DU-MONDE. Il est à la mode aujourd’hui de se dire « philosophe », quand on n’est qu’un simple publiciste, ou un spécialiste de la politologie ou de la sociologie.
De même fleurissent les “ cafés philo” où l’on déclare philosophie de simples discussions politiques ou morales de bistro. Tout cela n’est que de la parodie. De même, l’étude scolaire des écrits et des systèmes des philosophes ne rend pas pour autant philosophe. Et la majorité des “ profs de philos ” ne pratiquent pas la philosophie. Car les vrais philosophes ne sont certainement pas des intellectuels.
L’intellectuel disserte sur des idées, met en forme des opinions (généralement à connotation politique) mais ne met pas en pratique les valeurs qu’il défend. La philosophie, elle, suppose que l’on “vive en philosophe ”. Au delà et derrière les systèmes théoriques des philosophes, il y a toujours une Voie qui, dans la philosophie antique comme en Orient est parfois initiatique.
Comme l’écrit Pierre Hadot ( Qu’est-ce que la philosophie antique ?) : reprendre ici citation P. 7 On le voit : une école philosophique ou un système philosophique ne peuvent pas se réduire à des “réflexions” intellectuelles, mais constituent toujours la tentative de construire une conception du monde, ce qui n’a rien à voir avec une idéologie.
L’intellectuel idéologue défend un système d’idées, souvent politico-économico-moral, qui se situe dans une perspective partisane, en général celle d’une conquête du pouvoir. C’est pourquoi, par exemple, on ne peut pas assimiler à des philosophes les intellectuels marxistes ou libéraux.
À la différence de l’idéologie, la conception du monde embrase des domaines qui vont bien au delà du politique, du social et de l’économique ; par exemple l’essence et le destin de l’homme, la vision de la nature, de l’histoire des civilisations, la psychologie, l’équilibre mental, l’accomplissement de soi, etc.
Les écoles de philosophie classique, européennes ou orientales, ont étroitement associé l’enseignement théorique aux savoirs pratiques, par exemple la quête de la sagesse pour pouvoir agir sur soi-même et son propre environnement Le Musée de Pythagore, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Épicure, le Portique des Stoïciens ont formé des philosophes selon une conception du monde et une manière de manier sa vie, sans se contenter d’un enseignement théorique.
Mêmes si les voies ont été diverses et antagonistes, l’objectif est le même : réunir en un même ensemble organique les connaissances, le mental, les sentiments et le corps. Le point commun est de penser et d’agir dans la même direction, c’est-à-dire dans la même cohérence. Le but de la philosophie classe est ainsi d’opérer une transformation de soi, une auto-métamorphose, à travers l’action et la quête de la connaissance, de manière à se penser soi-même et d’agir comme un être unifié et cohérent. Et, c’est cette cohérence qui manque le plus à notre époque.
Car la plupart des penseurs et des idéologues d’aujourd’hui sont marqués par une sorte de schizophrénie, de perpétuelle contradiction entre leur discours et leur comportement. La caractéristique de la démarche philosophe et l’effort du philosophes comprennent l’impératif de ne pas séparer l’intellect du comportement, la réflexion intellectuelle et la manière de vivre. Il ne suffit pas de “penser ” pour philosopher, mais de ressentir et d’agir de la même manière, avec cohérence.
D’avoir un mode de vie en conformité avec son enseignement et des idées. Une théorie, en effet, n’est crédible que si ses adeptes en prouvent la validité en essayant de la suivre. Mais la “ morale” du philosophe n’est pas nécessairement la “ bonté ”. Elle implique simplement de vivre selon ses idées.
En effet, une pensée qui n’exige pas d’elle-même une mise en application pratique ne peut être montrée en exemple. La connaissance philosophique est assimilable à une seconde naissance, à une élévation sur le plan de la conscience. C’est pourquoi, les grands philosophes ont été des Maîtres qui formaient des disciples, par seulement intellectuellement, mais spirituellement et pratiquement.
Les disciples sont invités à progresser, grâce à l’enseignement du Maître, sur les plans parallèles de la connaissance, du comportement intérieure et de la vie intérieure. V. La PHILOSOPHIE, COMME PRODUCTION HISTORIQUE REVOLUTIONNAIRE. L’ALLÉGORIE DE LA CAVERNE. Lorsque Platon a écrit La République, lorsque Aristote a écrit sa Politeia, lorsque Descartes a rédigé ses Méditations ou Pascal ses Pensées, Rousseau son Contrat social, lorsqueNietzsche a osé Par delà le Bien et Mal, etc. tous ont rompu avec leur propre époque, avec les idées générales de leurs contemporains.
Les exemples sont innombrables. La pensée philosophique est à la fois enracinée dans l’ancestral mais en rupture avec le conservatisme de l’actualité. Dans La République, Platon imagine une cité future, conforme à ses idées. Et presque tous les systèmes philosophiques sont habités par ce besoin de création d’un autre monde.
Même Rousseau, même Marx, qui furent d’authentiques philosophes en dépit de leurs erreurs, victimes de ceux qui tentèrent d’appliquer leurs théories, ont tenté d’imaginer un autre type de société, un autre type de rapports humains et, donc, un regard différent sur le monde, qui rompe avec les habitudes, les préjugés et tout ce qu’il y a de paralysant dans les traditions.
Malheureusement, le chemin est semé d’embûches, car la théorie philosophique peut retomber dans de nouveaux préjugés, c’est-à-dire dans l’esprit de système. Dans La République, (livre VII), Platon raconte une sorte de parabole, appelée l’Allégorie de la Caverne, qui est un appel à débarrasser la connaissance et l’action de toutes les illusions et croyances.
« Figure-toi, écrit Platon, des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au dessus desquels ils font voir leurs merveilles ». Un jour, un des prisonniers est conduit hors de la caverne, vers la lumière du jour.
Il découvre alors le monde tel qu’il est, bien qu’aveuglé dans un premier temps par la clarté solaire. Il comprend que la réalité est bien différente des pâles marionnettes (aggalmata) qu’il voyait dans la caverne. S’il retourne dans la caverne, il ne distinguera presque rien, tant ses yeux s’étaient habitués à la lumière. Il expliquera à ses anciens compagnons leur profonde erreur de prendre pour la réalité l’illusion des marionnettes et du monde sombre de la caverne. Mais ces derniers le prendront pour un fou et tenteront de le discréditer et de le sanctionner pour oser proférer de telles théories.
Dans cette allégorie, la caverne est une épreuve, un lieu de passage de l’ombre vers la lumière, de l’illusion vers la réalité. C’est l’ascension philosophique, l’éducation philosophique (educere : élever, dresser debout), qui élève de l’ignorance au savoir, de la dépendance à l’indépedance de pensée. Sortir de la caverne représente la quête de l’autonomie intellectuelle, l’incitation à trouver par soi-même et par l’expérience réelle les réponses aux questions fondamentales.
Socrate avait enseigné la même chose : pour lui, le premier pas philosophique consiste à reconnaître son ignorance pour en sortir. À reconnaître (et c’est un chemin difficile) l’inanité de beaucoup de ses propres opinions, pour prendre un recul par rapport à elles. Sortir de la caverne, c’est se défaire de ses illusions par la réflexion, c’est se forcer à distinguer le réel de l’illusoire. La méthode socratique, dite maïeutique, consistait à sortir de l’ignorance en se confrontant au dialogue contradictoire, à s’interroger soi-même avec rationalité.
Retourner dans la caverne symbolise la confrontation des idées et réalités découvertes aux illusions quotidiennes. La production philosophique suppose donc un travail préalable de critique radicale. On ne peut pas philosopher à partir des préjugés de son époque ou d’un refus de sortir de l’ignorance. Mais c’est une voie difficile. Car il est toujours plus confortable de s’accrocher aux vulgates et (par besoin de socialisation) de répéter les préceptes d’une croyance ou d’une idéologie dominante. VI. LA PHILOSOPHIE COMME RECHERCHE DE L’UNITÉ La recherche de l’unité ne signifie pas pour la philosophie classique la recherche d’un dogme central qui expliquerait tout, mais celle d’une cohérence globale entre tous les savoirs.
La notion d’unité, c’est-à-dire celle de rassemblement de tous les éléments du réel, n’a rien à voir avec l’affirmation d’une Vérité fixe. La philosophie classique, occidentale ou orientale, distingue trois grands domaines d’investigation : l’éthique anthropologique, la philosophie politique et la philosophie de l’histoire. L’unité de la démarche philosophique est caractérisée par sa tentative de jeter des ponts entre toutes les disciplines.
L’éthique anthropologique. Cette branche de la philosophie vise à la connaissance de l’homme. Elle utilise la psychologie, la morale, la médecine, l’anthropologie, la physique, etc. Elle pose les questions suivantes : qu’est-ce que l’homme, qu’est-ce l’espèce humaine ? La vie humaine a-t-elle un sens ? Comment atteindre au bien-être et surmonter la souffrance ? Qu’est-ce que la mort ? Comment devenir soi-même et s’accomplir ? Les hommes sont-ils tous semblables ou égaux ? L’espèce humaine est-elle supérieure à toutes les autres et centrale dans le cosmos ? Qu’est-ce que le “bien”, qu’est-ce que le ”mal ” ? Existe-t-il une morale universelle ? Comment définir l’amour ?
L’harmonie est-elle dans le combat perpétuel ou la réconciliation finale ? Que penser des religions, des croyances dans des divinités, de l’immortalité de l’âme ? L’éthique anthropologique aborde aussi la question de la création esthétique et de sa signification : qu’est que l’art ? Quels sont ses rapports avec le sacré et la spiritualité ? Que sont la beauté et la laideur ?
La philosophie politique, elle, s’intéresse à la vie des hommes en société, puisque l’homme est un animal social, un zoon politikon, selon Aristote. Les domaines explorés sont : les rapports de soi-même avec les autres, l’organisation de la Cité, les régimes politiques, la définition de la nationalité et de la citoyenneté, la réflexion sociale sur l’injustice, la justice, les inégalités, les oppressions, les dominations ; la guerre et la paix ; les responsabilités vis-à-vis d’autrui, la charité, l’agressivité, la définition de l’ennemi ; les notions d’aristocratie, de subordination, de hiérarchie, etc.
La philosophie politique pose le problème général des rapports humains à l’intérieur de la même Cité et entre les Cités. Elle tente de définir l’“essence du politique”. Elle se demande si tous les régimes conviennent à tous les peuples et nations. Elle réfléchit, pour cela sur la pertinence des concepts de démocratie, de dictature, de tyrannie, d’anarchie, de centralisme, de fédéralisme, de système impérial, de système national. Elle aborde évidemment la question de l’État et celle de la souveraineté, mais aussi celles du pouvoir, de la Loi (légalité et légitimité), du Principat.
La philosophie de l’histoire Cette branche de la philosophie, conséquence des deux premières, porte sur le problème épineux de l’unité de l’humanité et du sens de l’histoire et des civilisations. L’espèce humaine a-t-elle une unité convergente de destin ? Est-elle divisée en peuples inégaux destinés à se combattre éternellement ?
L’histoire humaine a-t-elle un sens dans l’univers ou n’est-elle qu’une petite tempête dans le fleuve immense du vivant ? L’humanité laissera-t-elle une trace ou n’est-elle qu’un bref épisode dans l’histoire de la petite planète Terre ? Quel est le futur de l’humanité – alors qu’elle semble aujourd’hui à la fois à une apogée et en proie à de graves menaces, par sa faute ? Qu’en est-il des races humaines ? L’humanité peut-elle, au cours de l’évolution, être remplacée par d’autres espèces, et qu’en conclure ?
Le XXI e siècle peut-il voir la fin d’une grande phase des civilisations “développées ” et connaître une voie pour l’ensemble de l’humanité ? Qu’en est-il des phases de succession des civilisations ? Bien entendu, les différentes écoles philosophiques ont répondu et répondent de manière très différente et antagoniste à toutes ces questions.
Mais l’essentiel est qu’elles posent toutes les mêmes interrogations fondamentales. Par exemple – et pour ne citer que ce point – certains pensent qu’il y a une homogénéité convergente de l’humanité et d’autres qu’il n’existe d’unité de l’espèce humaine que dans l’hétérogénéité et la hiérarchie. Comme nous le disions plus haut, la grande séparation entre toutes les écoles philosophiques porte entre le choix de l’humanisme et du surhumanisme. Mais s’il existait entre ces deux choix un pont invisible, une unité ultime ? Nous tenterons de défricher cette piste dans ce modeste ouvrage.
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Yann-Ber TILLENON